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Santé : le vrai coût de nos idées reçues sur l’innovation

Face aux idées reçues qui faussent le débat sur les dépenses de santé, Reda Guiha défend une remise en perspective des faits : les traitements innovants pèsent peu dans la trajectoire des coûts, mais beaucoup dans la capacité d'un pays à innover. Il explore comment la France peut retrouver son attractivité et tenir son rang dans la prochaine vague d'innovation portée par l'intelligence artificielle.  

Le débat sur les dépenses de santé repose sur un paradoxe rarement posé : près de 7 Français sur 10 surestiment le poids financier des médicaments, tandis que 8 sur 10 reconnaissent leur rôle majeur dans la santé et l’autonomie. Pourtant, moins de 1 sur 10 attribuent aux entreprises pharmaceutiques les avancées thérapeutiques1 — les associant majoritairement aux chercheurs et scientifiques, figures du progrès médical largement ancrées, dans notre inconscient collectif dans la sphère publique. 

Ce biais de perception ne relève pas d’une simple erreur d’appréciation : il structure profondément le débat public et oriente, de manière parfois contre-productive, les choix de régulation. En focalisant l’attention sur le médicament comme principal facteur de dérive des dépenses, il conduit à concentrer l’effort politique sur un poste qui reste pourtant minoritaire à l’échelle du système. Les données sont sans ambiguïté. Les dépenses hospitalières hors médicament représentent près de 41 % des dépenses d'assurance maladie2, loin devant les traitements innovants, dont la part reste marginale. À l’hôpital, les médicaments innovants et onéreux pèsent moins de 2 % des dépenses totales3

Autrement dit, l’objet principal du débat public n’est pas celui qui détermine le plus largement la trajectoire des dépenses. 

Je m’exprime ici en industriel, et je l’assume. C’est précisément parce que mon métier consiste à transformer la recherche en traitements accessibles en France que je crois utile de rétablir les faits : le médicament innovant n’est pas le problème budgétaire que l’on désigne, et le traiter comme tel coûtera bien plus cher que les économies que l’on en attend. 

Ce décalage a des effets directs : il fragilise progressivement un maillon critique de la chaîne d’innovation, tout en laissant de côté d’autres leviers structurels – organisation des soins, pertinence des actes, évolution démographique – pourtant identifiés comme déterminants dans la dynamique du déficit. La Cour des comptes elle-même alerte sur une trajectoire “hors de contrôle”, mais les réponses restent concentrées sur un périmètre partiel du problème4

La comparaison internationale met en évidence un décrochage progressif de la France. Les signaux envoyés aux industriels ces dernières années – allongement des délais d’accès, pression accrue sur les prix, fiscalité sectorielle élevée – contrastent avec les stratégies mises en œuvre par nos voisins. L’urgence n’est plus de débattre des causes de cette érosion silencieuse et systémique. Elle est d’en accepter l’ampleur. Le sujet n’est plus analytique, il est stratégique. Il suppose de retrouver un sens de l’urgence que d’autres ont déjà intégré. 

L’Espagne offre à cet égard un contrepoint éclairant. En quelques années, le pays s’est hissé au premier rang européen pour les essais cliniques multi pays, captant une part croissante des investissements internationaux5. La France, historiquement bien positionnée, se situe désormais au quatrième rang. Ce basculement illustre une réalité simple : dans une économie mondialisée de l’innovation, l’attractivité se joue sur des paramètres très concrets – rapidité des procédures, lisibilité réglementaire, stabilité économique. 

Au-delà de l’Europe, les stratégies américaines et chinoises accentuent encore cet écart. Ces deux puissances abordent la santé comme un enjeu stratégique de souveraineté, en structurant des écosystèmes complets et en acceptant le temps long de l’innovation. Investissements massifs, cadre incitatif, intégration rapide des technologies comme l’intelligence artificielle : l’action publique y est pensée comme un levier d’accélération, non comme un simple outil de maîtrise des coûts. 

La France, à l’inverse, demeure prise dans une tension entre impératif budgétaire immédiat et vision de long terme. Or, dans une industrie où les cycles de recherche dépassent dix ans, cette instabilité relative pèse directement sur les décisions d’investissement des laboratoires. Je le constate chez Pfizer comme ailleurs : ce sont ces décisions qui nouent les collaborations de recherche, sécurisent les développements et permettent le passage de la découverte au traitement réellement accessible aux patients.  

Les arbitrages ne se font plus seulement sur la qualité scientifique ou médicale, mais sur la capacité d’un pays à offrir un environnement prévisible et compétitif. Les conséquences sont déjà visibles. Les essais cliniques se déplacent, les investissements se redéployent, et les patients français accèdent plus tard aux innovations que leurs voisins européens6. Ce décalage n’est pas neutre : il signifie, à terme, une moindre participation à la création de valeur scientifique, industrielle et médicale, et une dépendance accrue à des décisions prises ailleurs. 

Le chemin vers un leadership durable en sciences de la vie est connu. Il passe d’abord par une refonte de la politique du prix du médicament : sortir de la logique de baisses de prix annuelles et d’une clause de sauvegarde devenue imprévisible, pour lui substituer un cadre pluriannuel, négocié et stable, qui rémunère réellement l’innovation. Il passe aussi par la simplification et l’accélération des délais de mise sur le marché, par un cadre fiscal incitatif inscrit dans la durée, et par une programmation pluriannuelle claire permettant à l’ensemble des acteurs de planifier leurs investissements. Ces réformes ne produiront leurs effets que dans cinq ou dix ans. C’est précisément pourquoi il faut les engager maintenant. 

L'irruption de l'intelligence artificielle change l'échelle de la compétition : découverte de molécules, médecine prédictive, essais cliniques augmentés, personnalisation des traitements. Les pays qui maîtriseront cette convergence entre biologie, données et IA concentreront la prochaine vague de valeur. La France a les moyens d'en faire partie — à condition d'en décider. 

À défaut d’un tel repositionnement, le risque n’est pas tant celui d’un dérapage financier que celui d’un décrochage silencieux. Dans l’économie de l’innovation en santé, un pays ne choisit pas seulement combien il dépense : il choisit s’il veut rester acteur du progrès… ou en devenir dépendant. 

Reda Guiha, président de Pfizer en France 

Sources

  1. Sondage ELABE pour le Leem - Les Français et le médicament -19 juin 2025 
  2. Article 2 du projet de lois d’approbation des comptes de la sécurité sociale de l’année 2024 – mai 2025.  
  3. Ondam 2024 : Projet de loi d'approbation des comptes de la sécurité sociale de l'année 2024, Mai 2025. LES 2024 : Rapport à la Commission des comptes de la sécurité sociale (résultats 2024, prévisions 2025), Juin 2025. 
  4. Rapport annuel de la Cour des comptes sur l'application des lois de financement de la sécurité sociale (RALFSS), publié le 26 mai 2025. 
  5. Leem (Les Entreprises du Médicament), Recherche clinique : face à une dynamique mondiale sous tension, la France doit « transformer l'essai », communiqué de presse, 2026 
  6. PEFPIA, Patients W.A.I.T. (Waiting to Access Innovative Therapies) Indicator 2025 Survey, étude réalisée par IQVIA, publiée en mai 2026.

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Publié le 19 juin 2026

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