Ce que le tabac et la vaccination HPV révèlent sur la prévention
Luca Mollo, vice-président et directeur médical de Pfizer France, décrypte ce que le tabac et la vaccination HPV révèlent sur la prévention.
On peut connaître le risque, avoir accès aux vaccins ou au dépistage, et ne pas franchir le pas. Ce décalage traverse la plupart des gestes de prévention du tabac au cancer, en passant par la vaccination. Cet obstacle n’est pas un déficit d’éducation à la santé. Trois mécanismes : cognitif, culturel et social travaillent contre le passage à l’action.
Premier frein : le risque, c’est toujours pour les autres
Le Baromètre cancer 2021 en donne la mesure. Plus d’un fumeur sur deux place au moins un seuil de dangerosité (nombre de cigarettes par jour, nombre d’années de tabagisme) au-dessus de sa propre consommation. C’est assez intuitif. Les personnes qui boivent citent moins spontanément l’alcool comme facteur de risque de cancer que les personnes abstinentes, et d’autant moins que leur consommation est élevée. Le risque est connu. Il est simplement resitué ailleurs.
La recherche a tenté d’en décrire le mécanisme. Confrontés à leur probabilité réelle de développer un Alzheimer ou un Parkinson, des participants révisaient davantage leurs croyances face aux bonnes nouvelles qu’aux mauvaises : c’était en 2011, dans Nature Neuroscience, sous le nom d’« optimisme irréaliste ». Le résultat a depuis été discuté, certains y voyant un artefact de méthode. L’observation de terrain, elle, ne bouge pas.
Deuxième frein : l’épidémiologie profane
Le risque peut être reconnu, et compris autrement que ne le prévoit le message de santé publique. Une longue enquête ethnographique menée dans le sud du pays de Galles, publiée en 1991 dans Sociology of Health and Illness, a mis au jour ce que ses auteurs nomment une épidémiologie profane, organisée autour du « candidat coronaire » : un archétype culturel, le genre de personne qui fait un infarctus, souvent en décalage avec les données réelles.
Leur conclusion : les messages officiels se heurtent à une culture qui dispose déjà de ses propres catégories - la chance, le destin, la fatalité - pour expliquer les exceptions. Le grand-père fumeur qui vit vieux. Le collègue sportif qui meurt subitement. C’est une façon de rationaliser une information dérangeante. Et c’est ce contre quoi butent les dispositifs verticaux : ils supposent que la donnée clinique déplace le comportement à elle seule.
Troisième frein : la prévention présuppose des dispositions sociales
Le dernier frein est, je crois, le plus sous-estimé. Le rapport au corps est socialement structuré : Luc Boltanski l’a établi dès 1971 dans les Annales, dans un article devenu classique, « Les usages sociaux du corps ». Là où le corps est d’abord un instrument de travail, le rapport est instrumental. On ne s’écoute pas, on tient, on consulte quand la rupture est là. À mesure que le travail cesse d’être physique, le rapport devient réflexif. On surveille, on anticipe, on se soigne avant d’avoir mal.
Vous voyez le problème. La prévention demande une disposition, et cette disposition est socialement distribuée.
Le décalage se prolonge dans la réception des messages. Une enquête téléphonique menée en 2000 en Île-de-France (Grémy et al., citée par Peretti-Watel et Constance) montrait que, parmi les fumeurs, les moins diplômés, les ouvriers et les chômeurs étaient les plus enclins à juger la lutte antitabac moralisatrice, liberticide et dédiée à la protection des seuls non-fumeurs. Une prévention qui moralise ne produit pas de l’adhésion. Elle produit de la stigmatisation. Et la stigmatisation produit du retrait, précisément chez les plus exposés.
Ce que les réussites ont en commun
On peut légitimement m’opposer que si tout est affaire de biais, de culture et de déterminismes sociaux, alors plus rien n’est possible. Le raisonnement dédouanerait les individus, excuserait l’inaction publique et conclurait au fatalisme. Deux cas français, mesurés, récents, disent le contraire.
Le tabac. La prévalence du tabagisme quotidien chez les 18-75 ans est passée de 28,6 % en 2014 à 18,2 % en 2024. Quatre millions de fumeurs quotidiens en moins en dix ans. L’empilement des hausses de prix, le paquet neutre et les dix éditions du Mois sans tabac ont déplacé la norme sociale avant de déplacer les comportements.
Le papillomavirus. Jusqu’en 2023, se faire vacciner relevait d’une démarche individuelle, en cabinet médical ou en pharmacie, et la couverture restait basse : 44,7 % chez les filles, 15,8 % chez les garçons. L’acte a alors été déplacé au collège, en classe de 5e. Chez ces élèves, la vaccination a gagné 17 points chez les filles et 15 chez les garçons sur le seul dernier trimestre 2023 — l’année précédente en avait apporté 4.
Arrêtons-nous une seconde sur ce dernier cas, parce qu'il vaut démonstration. Le vaccin n'a pas changé, les preuves n'ont pas changé et le niveau d'information des parents n'a pas changé en quelques mois. Une seule variable a été modifiée : l'acte a cessé d'être une décision solitaire pour devenir un moment collectif.
Dans les deux cas, ce n’est pas la preuve qui a convaincu. C’est la norme qui a fini par rendre la preuve inutile à invoquer.
Ces gestes de prévention ne sont pas seulement en attente d’une découverte scientifique. Ils sont en attente d’un changement de statut social. Quand la prévention échoue, ce n’est presque jamais un problème de science. La culture n’est pas une fatalité : c’est un levier